emmanuel Lautréamont

Lol est un mou pour l'homme

En même temps que s'appointait son désir de se soustraire à une haïssable époque d'indignes muflements, le besoin de ne plus voir de tableaux représentant l'effigie humaine tâchant à Paris entre quatre murs, ou errant en quête d'argent par les rues, était devenu pour lui plus despotique.

Huysmans, A Rebours



J'ai connu David en Saturne, catcheur mexicain, fort des halles, bête à toiles. Ses peintures réduisaient tout corps à l'état caverneux, posture renflée sur terrain meuble. Des coulures, du relief et des moules. Rupestre, mais actuel. Post-rupestre donc, c'est-à-dire contemporain.
Et son art à contre-courant du monde comme il va, indépendant, libre des contingences, de l'engagement, faisait passer l'éternité pour une vieillerie.

Détaché des formats éléphantesques, je le retrouve prince des élégances, toujours si peu à l'écoute de ses commensaux, homme sans câble mais toujours électrisant. Ses dernières productions, les foliotropes, creusent à nouveau le sillon primitif, oh le sujet change à peine, la vie dépolitisée encore et toujours, ici d'immarcescibles bigorneaux, là d'éphémères coléoptères, mais la forme ne se contente plus d'insulter le clerc de notaire, c'est toute la prétention humaine qui se retrouve à glapir en layette dans ces derniers travaux.

C'est qu'on est cette fois dans les prémices de l'animation, l'animation du vivant mais aussi de la technique, en l'occurrence les débuts de l'image animée. Le comique de l'affaire n'en est que plus savoureux. L'artiste a saisi sa pioche pour démonter la tour de Babil. Et les références qui nous viennent à la découverte de cette série ne sont plus d'honorables anciens, mais des gogoleries hypermodernes, dévoilées pour ce qu'elles sont, des gogoleries. Parce qu'il ne faut pas s'y tromper, l'humour consiste à rapprocher deux formes opposées, à travailler l'oxymore. L'humour  : faire la queue au Pole Emploi parce que votre employeur vous a abandonné, tout en songeant au livre de Job. Dans les foliotropes, l'humour consiste à emprunter l'imaginaire du gif animé et à lui injecter le réél au stade inarticulé (mouches, fèves).

Les gif, expression tellement 2010 de lollitude, égayent les e-mails comme des smileys hyper signifiants, on connaît celui du petit chien qui rit en plissant les yeux *, que l'époque friande de cuculisation (écrivait Gombrowicz) parsème à tout va. La réponse du misanthrope à cette débauche de cucul, c'est le gif de la moule qui meurt. Gilbert Bécaud l'a chanté sur le tard  ; l'important, c'est la nécrose.

Dans les foliotropes, l'animation est gaie mais pas trop  : cela reste de l'art, de l'idée, on a les mites sans les trous. C'est de l'insecte de confort, de la nature de remplacement. Le technival n'est tout de même jamais très loin : pas fou de songer en rêvant devant Chrysalis-Fishing Lure que l'on assiste à l'invisible guerre que se livrent partout les BPM (Beats Per Minute) et les grenouilles pour imposer l'ambiance.

Les foliotropes sont un hymne au déploiement des membres, au froissement des étoffes, au voyage plus qu'au déplacement, au cœur qui bat plutôt qu'à la main qui gifle. Ils sont surtout l'incarnation sensationnelle des thèses de Bergson quant à l'incongruité de la durée, qui ne se résume pas à une succession de coupes dans le temps. La durée, la grande affaire de Franck David. C'est elle qui nous vient à l'esprit, tandis que pourtant on observe un défilement de formes primitives différentes, comme un trombinoscope de députés, sauf que ce n'est pas aux individus qu'on pense, mais au mouvement du vivant qui relie toutes ces bêtes.

L'humour s'introduit avec le compte à rebours, prélude à un spectacle pourtant plus agreste que forain, tandis qu'au son la reprise d'un grondement de projecteur tonne le primat de la machinerie, et les premières notes d'une musique guillerette s'effacent bien vite tandis que la date de création de l'oeuvre sonne déjà comiquement le glas d'une émotion délibérément contenue à un stade bourgeonnant. Au suivant ! Où le même jeu opère. Happés par la saute d'image, nous fantasmons des changements d'état, de corps, au sein d'une même durée. Rarement l'inscription d'un titre, et d'une date, auront moins été des parenthèses que des bornes. Oubliée, la beauté froide de la boucle, du gif animé ; aux coins d'une succession de poissons tranchent les arêtes.

Les séries de David ne sont pas des totalités englobantes comme certains morceaux de musique peuvent nous habiter, elles nous renvoient à la notion de durée. Déjà, parfois, dans ses œuvres picturales, il semblait que le véritable sujet d'un tableau n'était pas ce qu'il représentait mais le temps de pause. Ainsi, dans la série des Chiens, aucune toile ne correspond à quelque chose qui existe tangiblement, le chien est toujours saisi dans un instantané qui n'existe pas hors de la technique photographique utilisée en son temps par Muybridge (c'est pourquoi je renvois à Bergson, la durée ne se réduit pas à un entre-deux points temporels, entre un marqueur « in » et un « out », la durée coule, essentiellement ressentie). Dans la série des Bulots, les tableaux présentés sans avoir séché, allaient changer de gueule d'un trimestre à l'autre... Franck David s'attache donc à représenter l'insaisissable, à nous débarrasser des catégories du fini, pour rendre au monde sa liberté, son flux.

J'ai parlé de séries mais peut-être qu'employer le terme de « feuilletons » serait plus juste. Après tout, les bigorneaux ne sont pas moins héroïques dans leur genre que les personnages des Feux de l'Amour. Eux aussi... à leur façon... occupent le temps.

« Lol est un mou pour l'homme » titrais-je ce texte, car il me semble que Franck David s'éloigne, grâce à ses animaux faméliques, du ricanement ordinaire. Et qu'on a affaire aussi à un bel humoriste, se tenant à l'écart, juste comme il faut. Au lieu de représenter le bourdonnement du monde, le spectacle d'une paupérisation galopante au prétexte de sauver l'euro, Franck David nous fout les mickeyttes avec sa ménagerie aux cent élytres. Ainsi, si sa grande affaire c'est la durée, c'est aussi celle de l'internationale des clampins officiels qui nous pompent le cœur avec leurs événements en flots continus. A la différence que pour durer, chez ces gens-là, le meilleur business, de nos jours c'est la répétition des formules gagnantes, donc le déni de toute création, notion à laquelle nous renvoie immanquablement ces foliotropes. Car, de répétition ici, il n'y a point, c'est la vie qui pulse.

Déjà, pourquoi foliotrope et non folioscope ? C'est qu'il ne s'agit pas de juste donner à voir (scope), mais surtout de duper. Foliotrope est un trope, puisqu'il faudrait dire folioscope. Ce qu'on voit, c'est donc un trope-l'oeil. Puisque ce n'est pas le même individu qui succède à lui-même.

Pourquoi la majorité de l'art contemporain nous ennuie-t-elle quand trois photogrammes de mouches combinés en mouvement imaginaire suffisent à nous ramener à la vérité dionysiaque de l'existence ? Peut-être parce que l'un nous plombe de concepts tandis que l'autre se ressent comme un étirement matinal. Émanation, souffle, hésitation, croc-en-jambes, se remettre debout, balbutiement pelliculé, échapper au minéral en connaissant son ennemi, reprendre possession de soi. Nommer le mal, lui donner des contours, le voir ridicule, lui, le même. Les œuvres de Franck David valorisent ainsi l'essai, la tentative, la découverte, et non la performance, ou le travail bien fait.

En nous rappelant que les ailes ne servent que déployées, Franck David montre que l'art n'est que libération.


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