fabien Persil

Les écarts de la nature

« Un jour par réaction, afin d’en finir avec le happening, il finira bien par s’enfermer trois jours seul chez Perrotin, pour en découdre avec un bulot sauvage. »

Georges Bataille



Franck David traite, inimitablement, de sujets maintes fois pensés et abordés par d’autres mais, peu de fois repensés. Ses œuvres se signalent avant tout par leurs capacités à suspendre l’âcreté du réel pour aboutir à une forme de Beau sous tension. Sa production se joue du lien ténu qui relie le sujet à l'objet. Le premier se perçoit comme l'ombre portée du second ; cet objet sans cesse mis à mort par le dessin. Il s'empare de la morne incuriosité dégagée par un modèle prosaïque en vue d’en extraire une interprétation intensive poussée au-delà de la dimension du présent. L’alchimie s’opère sur la durée. Comme personne, il plonge au plus profond de l’épaisseur de son sujet, le fameux « vif du sujet » sans doute. La fusion méditée enrichit et trouble la ligne initiale mêlant singulièrement glacis retenus et gestes insolents.

Aussi, cette soif de recherche s'enracine chez lui non seulement dans la sensibilité d'appréhender le modèle, mais aussi dans sa redéfinition de l'espace et du cadrage. Dans la modulation de ses gris colorés, la subtilité des passages, Franck David exprime la volonté qui le pousse depuis tant d’années à vouloir maîtriser la complexité, l'impossible variation du réel jusqu'à l’épuiser, l’endiguer dans un espace fini. Comme admirables instruments d’insatisfaction ses productions traduisent cette façon opiniâtre de pousser le réel dans ses derniers retranchements. Techniquement, son refus obstiné de cerner le mène par stratification à désarticuler véritablement les contours du modèle, et cela fait mouche : ça vibre à vous en titiller la pupille…

Si l’on excepte les travaux de jeunesse (des élucubrations post-garoustiennes de bonne facture), l’enchaînement rétrospectif des séries dénote dans sa succession un cheminement progressif bien campé. Au mitan des années 90, d’immenses toiles recevaient un maelström de matière picturale. De cette lave pigmentaire émergeait la masse disproportionnée d’un nid, d’un bulot dérisoire ennobli par la pâte. Ces formes longuement, très longuement ébauchées, littéralement modelées dans le magma crayeux traduisaient somptueusement de profondes interrogations touchant au sens même de l’acte de peindre à l’heure ou la reproductibilité faisait déjà florès — Que voulez-vous ? le Rétinien, ça se mérite —

Quitte à se perdre dans la fascination dégagée par l’objet (comme si, mazette, un fois collecté ce dernier s’était chargé dans l'atelier d'un pouvoir évocateur) l’insistance sur un modèle prenait corps. Suivront en des matières plus sages et plus abouties les séries remarquablement dépouillées de canards, de lièvres morts, et de proches vivants.Mais pourquoi ai-je ici la vision d’un Beuys, assis là comme un niais, berçant le vide; Chardin lui ayant piqué son lièvre ? Il convient d’évoquer, une jubilatoire suite de crânes dans laquelle un misérable chou-fleur égaré, l'air de rien, jouait l’exception. Cette petite série de 2002 (sept toiles de 27 cm X 31 cm) faisait elle-même par son format figure d'exception parmi les toiles monumentales de l'atelier.

Considérons-la comme les prémices d’une vaste rupture d’échelle : LES COLLECTIONS.

La mise en forme adoptée boîte/malle renfermant de petits formats, fait écho à la présentation sérielle des curiosités naturelles des muséums. L’obstination linnéenne d'établir un classement structuré des spécimens affecta durablement la manière méthodique d’exposer les collections. Aux mêmes fins, quelques savants, à l’image d’Henri Gadeau de Kerville, utilisèrent très tôt la photographie à titre de recension. La dimension plastique de ces clichés, à l’instar des accumulations des rayonnages, attendait un autre regard… Ce que le peintre nous donne à voir dégage un immuable pouvoir de fascination : Ces emboîtements gigognes, offrent dans leur déploiement un vacillement borgésien transformant le spectateur en prospecteur impatient et fébrile. A l’amateur pressé le peintre lancera que « tout ceci n’est qu'un prétexte à explorer des schèmes se répondant les uns aux autres" — il n’en n’est rien —

Ce travail, fruit d’une matrice conceptuelle, s'inscrit bien en miroir des grandes toiles évoquées ci-dessus. Mais la démarche est maintenant cadrée par des lois soufflées par Percival Bartlebooth. Ce cahier des charges, régissant jusqu’aux formes d’accrochage, vise à explorer de façon méthodique ces regroupements thématiques, en épuisant Le Sujet à l'intérieur de limites établies. Les collections s’alimentent donc à cette tension littéraire, repérée et exploitée par Franck David avec la même lucidité qu'il provisionnera son concept de paramètres picturaux : Les 128 peintures contenues dans chaque malle sont rémanentes des 127 dessins de Titus-Carmel composant « The Pocket-Sized Tlingit Coffin ». 

Les modèles sur lesquels Franck David va s'acharner, vaste inventaire alliant le spécimen rare à l'artefact plus prosaïque, sont dégrevés de leur poids narratif jusqu'à n'apparaître dans la succession progressive des interprétations que comme des leurres. L’acte répétitif dans son foisonnement dénature le sujet. Ne soyons pas surpris de découvrir au détour d'une malle, des chrysalides se muer en mouches de pêche... Loin de contenir et de refléter la hiérarchie des êtres, ces collections nous renvoient à une autre réalité, in-sensée, discontinue ; elles magnifient d'hypothétiques écarts de la nature.

Contrairement à la sacro-sainte boîte-en-valise, Franck David ne nous délivre pas de coquets musées portatifs renfermant la réduction de ses œuvres passées. A l’évidence, les écueils esthétisants inhérents à la mininature se trouvent vites balayés par la mise en espace réglée, la dynamique du déploiement. Une fragmentation relative naît de l’exposition dont l'accrochage méthodique s'impose comme la règle esthétique des espaces d'enchâssement. La curiosité ne vient plus tant des sujets traités que de l’accrochage. Ce dernier, s’il effleure la saturation visuelle, distribue et accentue les analogies formelles, les parallélismes. Un grand œuvre constitué de multiples monades, comme autant de pixels aux indubitables qualités picturales.

Quel autre prétexte pour ce dispositif, une fois écarté l’alibi de la recherche scientifique, que celui de rêver une diversité chimérique faite de demi-teintes et d’ombres vibrantes, de corps irréguliers aux similitudes trompeuses ?



http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b8453981x/f7.item